Et si tout mémoriser pouvait être simple : Histoire et principes du palais de mémoire.

P1060381

Le décor a pour cadre un somptueux banquet, donné dans l’un des plus beaux palais de Grèce, au crépuscule du VIème avant Jésus-Christ. L’un des convives, le poète Simonide de Céos, quitte un instant la table, deux émissaires ayant un message urgent à lui transmettre.

Pendant ce bref moment, le toit du bâtiment s’effondre, et le palais s’écroule, comme un château de cartes. Le bilan est dramatique : l’ensemble des invités périt. A cela s’ajoute la violence de l’effondrement, qui défigure les corps, jusqu’à les rendre méconnaissables. Or, les familles ont besoin de précisions pour faire le deuil de leurs morts.

A la recherche de solutions, Simonide de Céos ferma les yeux. C’est alors qu’il vit se dérouler, sur l’écran noir de ses paupières closes, le film de la soirée, avant le drame. Il revoit ses amis qui festoient. Il perçoit leurs rires, leurs chants, mais aussi le goût et l’odeur des plats, la sensation des mains qu’il a serrées en guise de salutation. A mesure qu’il fait cet exercice de visualisation, qui met en jeu ses 5 sens, il invite les familles à le suivre parmi les décombres. In fine, il fut capable d’identifier chaque corps, en fonction de l’endroit où il était placé.

Cet évènement tragique a donné son nom à l’une des plus puissantes méthodes de mémorisation : le palais de mémoire, également appelé la méthode des lieux.

Pour vous persuader de sa puissance, essayez cet exercice. Commencez par visualiser clairement, dans votre esprit, un trajet que vous connaissez sur le bout des doigts. Prenons le cas de celui que vous empruntez tous les jours entre votre domicile et votre place de parking. Vous allez ensuite visualiser 10 éléments significatifs qui balisent votre parcours ; ce seront vos aimants à souvenir, les points d’accroche des connaissances à acquérir. Le trajet joue le rôle de classeur des informations : il les organise pour que vous puissiez les mémoriser. Ensuite, vous tissez des liens associatifs mémorables et vous créez des images visuelles marquantes. Enfin, votre aimant à souvenir joue le rôle d’indice évocateur. Il suffit de penser à la première image pour, qu’en cascade, se déroule l’ensemble du scénario que vous avez mémorisé.

Cette méthode fonctionne pour les étudiants qui doivent apprendre des cours (en s’appuyant sur les mots ou concepts-clés), pour retenir sa liste de courses, un numéro de téléphone (cela permet de réviser les départements !) ou votre numéro de carte bancaire. Elle peut aussi vous permettre de ne pas dévier de la colonne vertébrale d’un ordre du jour dans une réunion, ou de la ligne directrice de votre conférence.

L’idée est de mémoriser plus et mieux en s’appuyant sur ce que l’on sait déjà. Pour cela, il convient de localiser les informations à acquérir – et à conquérir – dans un itinéraire que vous connaissez par cœur.

Ici, nous comprenons aisément que le pouvoir de l’imagination, inhérent à la nature indomptable du zèbre, s’avère un puissant moyen pour apprendre par soi-même, et donc pour apprendre efficacement.

Votre défi : mémoriser les 9 clubs ayant remporté la Ligue des champions de football dans les années 1990.

C’est parti, fermez les yeux. Vous vous apprêtez à quitter votre domicile pour rejoindre votre voiture.

Vous commencez par prendre son sac, ce qui vous fait immanquablement penser à Arrigo Sacchi, considéré comme l’un des principaux pionniers du football moderne. Il entraîne le MILAN AC.

Puis, vous vous retournez vers votre femme et observez combien elle est belle (BELGRADE)

Après avoir fermé la porte de votre appartement, vous rencontrez votre voisin de palier. Il vous apprend que, cet été, il passe ses vacances à BARCELONE.

Vous descendez l’escalier et, dans votre boîte aux lettres, vous découvrez un courrier de votre oncle, qui habite MARSEILLE.

Sous la porte d’entrée de l’immeuble, a été glissée une carte rouge et noir, aux couleurs de MILAN.

Sur la carte, il y a une tâche. Du coup, vous prenez de l’AJAX (AMSTERDAM).

En sortant de l’immeuble, vous rencontrez une vieille dame. C’est le surnom de la JUVENTUS DE TURIN.

La maison, à droite, est en train d’être intégralement refaite. Il y a des échafaudages métalliques partout. Cela vous fait penser à la Ruhr, le premier bassin industriel d’Europe de l’Ouest, dont l’une des plus grandes villes est DORTMUND.

Un des artisans portent le maillot du REAL MADRID.

Sur le passage piéton, avant de rejoindre votre voiture, vous croisez un homme au col relevé. Donc vous pensez à Éric Cantona. Donc vous pensez à MANCHESTER.

Ça y’est, vous maîtrisez le palmarès de la Ligue des champions. C’est bien la preuve de la puissance de cette méthode, non !

Certains entreprennent de construire des châteaux en Espagne, d’autres préfèrent ériger des palais de mémoire.

Matthieu&Laetitia

L’enfant, la créativité et l’Ecole

P1060370

L’école est censée préparer les jeunes pour le futur. Et pourtant, à bien des égards, elle semble les former pour un monde qui n’existe plus.

L’Ecole dite traditionnelle ne l’a pas toujours été. Cette même école, avant d’être traditionnelle, a été révolutionnaire ; et ce d’autant plus qu’elle est née au XIXe siècle, dans le sillage de la révolution industrielle et de son désir de standardisation.

Qu’en est-il du respect des besoins de l’enfant qui est, pour ainsi dire, paramétré pour l’innovation ? Il peut d’autant plus sortir du cadre que celui-ci, étant encore en construction, présente une plasticité offrant une marge de manœuvre.

Par nature, tous les enfants ont quelque chose d’exceptionnel, d’époustouflant. Chacun étant unique, les dons le sont également ; ce qui est assez étranger de l’idée de conformité.

Tout enfant doit donc trouver son terrain de jeu, et de « je », et donc d’expression. L’éducation devrait être là pour cela, pour révéler à l’enfant ses talents, pas pour délivrer un savoir suranné et enfermant.

Ainsi que le précise Ken Robinson, en matière d’éducation, la créativité est aussi importante que la littérature.

L’expert en éducation, reconnu pour ses interventions en faveur du développement de la créativité et de l’innovation, raconte l’histoire d’une petite fille suivant un cours de dessin. Souvent assise au fond de la classe, sa maîtresse pense qu’elle a des difficultés de concentration. Un jour, l’institutrice s’approche d’elle et lui demande : « Qu’es-tu en train de dessiner ? »

« Je fais un dessin de Dieu », répond l’enfant.

« Mais personne ne sait à quoi ressemble Dieu », reprend l’institutrice.

« Ils le sauront dans une minute », affirme l’élève.

La morale de cette histoire : les enfants osent, et c’est peut-être même à cela qu’on les reconnaît. Dans certains cas, l’imagination peut être plus précieuse que le savoir. L’insouciance offre de la liberté à l’enfant : il peut échouer, se tromper, et recommencer à sa guise.

Echouer, ce n’est pas être créatif. Mais être créatif et original implique de ne pas avoir peur de se tromper ou, du moins, de surmonter cette peur.

A l’âge adulte, une personne a tendance à perdre cette insouciance et à être gagnée par la peur de l’échec. Ce faisant, au nom sacré de la sécurité, elle tente moins, pour ne pas être prise en faute. Par extension, elle innove moins, et donc ne fait pas de sa différence une force. L’adulte apprend la résignation. D’aucuns appellent ce phénomène la maturité.  

Cette logique se retrouve sur les bancs de l’école, où l’erreur est punie, presque par essence. Alors qu’elle s’avère une nécessité sur le chemin de tout apprentissage et de toute innovation. Dès lors, le prodigieux pouvoir créatif de l’enfant se trouve considérablement mutilé.

Ken Robinson rappelle que dans toutes les écoles, partout dans le monde, il existe une même hiérarchie des disciplines : les mathématiques et les langues au sommet, les sciences humaines ensuite et, tout en bas, les arts. A l’intérieur même des arts, ce n’est pas l’égalité : la musique tend à être plus valorisée que la danse, par exemple.

A l’école, l’idée de hiérarchie est inhérente aux besoins de l’industrialisation du XIXe siècle. Tout d’abord, elle place au sommet de la pyramide les élèves qui seront aptes – et donc utiles – aux nouveaux codes érigés par la modernité de l’époque, à commencer par le travail standardisée et parfois à la chaîne.

Tout ce qui éloigne l’homme de la conformité – comme les arts, le sport ou tout acte créatif –, est logiquement éloigné des sphères éducatives classiques. Nous disons logiquement au vu du dessein poursuivi.

Il y a dans cette approche, comme dissimulé et présenté comme une malédiction, les principes suivants : Ne fais pas de peinture, tu finiras peintre. Ou, pire, ne fais pas de sport, tu finiras sportif. Comme si, non seulement, pratiquer un art conduisait nécessairement à une carrière exclusive et, en plus, ne préparait pas à la vie professionnelle.

La réussite scolaire est perçue comme une preuve d’intelligence ; ce qui est sans doute vrai. Le problème est que ceux qui rencontrent des difficultés, voire des échecs, sont perçus, a contrario, comme des personnes peu intelligentes. Et pourtant, combien d’élèves ayant reçu une étiquette comme un fardeau – « Tu es nul. Tu es un bon à rien. Tu es incapable. Tu ne feras jamais rien de ta vie » –, sont devenus, à l’âge adulte et après avoir trouvé leur terrain d’expression, le petit génie de la cuisine ou de la chanson, pour reprendre des expressions qui barrent fréquemment la une des journaux.

Dans les faits, tout se passe comme si l’école continuait de former essentiellement des employés modèles et des professeurs. Les premiers sont faits pour rester dans le cadre. Les seconds sont faits pour que les jeunes générations, elles aussi, entrent dans le cadre. C’est une caricature, bien sûr, mais une caricature dit souvent quelque chose de la réalité.

Le paradoxe est d’autant plus grand que, jusqu’au siècle dernier, obtenir un diplôme signifiait souvent obtenir un travail. Et, à observer le nombre de personnes Bac+5 au chômage aujourd’hui, il faut croire que les choses ont bien changé.

Puisqu’une idée dans l’air du temps veut que 65% des métiers de demain n’existent pas encore, la créativité devraient avoir de beaux jours devant elle, même celles des adultes.

A ce propos, Picasso a dit : « Tous les enfants sont nés artistes. Le problème est de rester un artiste en grandissant ».

Matthieu&Laetitia