La vulnérabilité et l’intelligence

La vulnérabilité et l’intelligence. L’intelligence et la vulnérabilité. C’est un peu comme l’histoire de l’œuf ou de la poule. Essayer de savoir qui est première de l’intelligence ou de la vulnérabilité engage dans une insondable réflexion. Classiquement, les psychologues – ceux qui se prononcent sur cette question – estiment que l’intelligence tend à fabriquer la vulnérabilité. Ici, lors de ce bref propos, prenons le contre-pied de cette vision. Comme ça, juste pour voir. Juste pour voir si la démarche est insensée, ou non.

Et si la vulnérabilité était première ?
Selon cette hypothèse, l’intelligence serait donc une conséquence. Ici, sans doute nous faut-il définir ce que nous entendons par le terme intelligence. Howard Gardner a montré, ou démontré, que l’intelligence, par essence, est multiple. Aussi, nous limiterons l’intelligence à l’une seule de ses dimensions : la capacité à produire des raisonnements de haut vol, et parfois en vase clôt, pouvant provoquer des nœuds au cerveau.
Des anthropologues ont rapporté que les peuples heureux n’ont pas d’écriture. Au-delà du fait que cela souligne qu’ils ne manifestent pas le besoin de retranscrire leur histoire, le passé de leur culture, cela suggère également qu’ils vivent davantage qu’ils ne pensent. Le raisonnement est simpliste, peut-être trop, mais dit peut-être quelque chose de la réalité.

Revenons au cœur de notre sujet : et si la vulnérabilité créait les conditions de l’intelligence ?
La vulnérabilité provoque un malaise. Ce mal-être, à son tour, déclenche un questionnement, soit le besoin – pas l’envie – de trouver des réponses, ou du moins des esquisses de réponses, ou des pistes pouvant contribuer à expliquer la situation. S’enclenche alors un cheminement comme une aventure. La tête se fait alors tête chercheuse. Il faut trouver des éléments de réponses, coûte que coûte, pour comprendre son malheur – poser des mots sur des maux -, pour pouvoir tenter d’y remédier. C’est une question de survie.

Ce cheminement amène un déploiement invitant à sortir des sentiers battus, à trouver des solutions parfois jugées originales par l’entourage. L’originalité ouvre de nouvelles portes, tisse de nouvelles connexions qui surprennent, souvent. Et si c’était ce cheminement, qui prend sa source dans une blessure mal refermée, que d’aucuns nommeraient intelligence ?

Matthieu&Laetitia

De l’importance des deux premières années

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La notion de capacité est dotée d’ambivalence. D’une certaine manière, notamment grâce à l’apport de l’expérience, les capacités humaines s’agrandissent au fur et à mesure que la vie déploie son long ruban. Un autre regard accouche d’une autre vision des choses et de l’homme : le champ des possibles inhérent à ces capacités ne fait que se réduire, à mesure que le temps passe. Une clé pour résoudre ce paradoxe est à retrouver dans le cerveau humain. 

Dans le cerveau d’un enfant qui naît, s’établit un million de milliard de connexions neuronales ; ce chiffre ensuite, ne fera que baisser. En bas-âge, le bébé est doué de capacités d’apprentissage prodigieuses, tant est prodigieuse sa plasticité cérébrale. Un enfant de 9 mois, par exemple, pourrait reconnaître l’ensemble des sons, des articulations formulées par une bouche humaine. En conséquence, il serait capable d’enregistrer les fondamentaux de toutes les langues, de tous les dialectes. Trois mois plus tard, lorsqu’il souffle sa première bougie, il ne reconnaît plus que les mots de sa culture, ceux qu’il s’est entendu répéter, et répéter encore. Au travers de cet exemple, l’on conçoit combien son potentiel s’est réduit, sous l’effet de l’habitude.

Cette observation, mise en lumière par les neurosciences, induit l’idée d’un élagage dans le champ des possibles. Au fond, grandir revient à se spécialiser. 

Une autre étape décisive se situerait à deux ans. Des études ont montré que des orphelins, qui avaient vécu nombre d’épreuves, et qui ont été placés dans une famille aimante, avant leur 24 mois, ont réussi à trouver le chemin de l’épanouissement. Au contraire, des enfants, ayant subi des épreuves comparables, et qui ont été placés dans un environnement bienveillant après avoir fêté leurs deux ans, n’ont pas été capables de la même résilience. La plasticité cérébrale étant moins forte, la capacité d’adaptation l’est également. Ce faisant, il relève peut-être de la responsabilité parentale que l’enfant ait été sensibilisé à différentes couleurs de l’existence pour qu’il puisse choisir, et donc qu’il soit plus libre. 

Pour accompagner au mieux cette transition des deux ans, à quelle méthode miracle faut-il se vouer ? A quelle pédagogie nouvelle faut-il se former ? Loin d’une quête de nouveauté, l’idée est de se référer à une perspective qui est peut être aussi vielle que le monde est vieux : assurer à l’enfant un environnement bienveillant composé d’amour, de stimulations (pas de sur-stimulations), d’encouragements, de respect de son rythme et de ses besoins. Il convient de le rassurer, de le laisser explorer le monde, pour que son monde élargisse ses frontières, et, enfin, d’établir des règles claires, simples et expliquées, pour lui offrir des repères dont il aura tant besoin pour se construire. Rien de nouveau, donc.

Enfin, pour que l’éducation soit la plus éducative possible, sans doute faut-il confronter l’enfant au réel, davantage qu’au virtuel, qui tend à prendre toujours plus de place dans la vie des hommes à mesure que se déploie le fil de la modernité. L’idée est alors de créer les conditions d’un écosystème chaleureux, aimant, riche de lien social de qualité, de jeu, de dynamisme et de calme, de nature et de culture. Cet espace est fondamental. C’est notamment là que se forge toute une identité. Et que se prépare le futur.

Matthieu&Laetitia

Le faux-self ou le masque de la suradaptation

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Certaines situations exigent une adaptation. Mais lorsque ses situations s’éternisent, et se font plus profondes, l’adaptation opère sa mue, et se fait suradaptation. En conséquence, le comportement d’une personne est tel, qu’il ne lui ressemble plus, voir plus du tout. Court alors le risque suivant : la personne ne se reconnait plus en ce qu’elle fait, et peut-être, parfois, en ce qu’elle est. Parmi les mille et une chose provoquant cette suradaptation, citons la peur : la peur de mal faire, la peur de déranger, la peur d’être blessé, encore une fois, la peur de se faire juger, condamner. 

Il est des personnes, sans doute, qui se confondent avec leur faux-self, comme si le masque ne faisait qu’un avec leur peau. Et puis, il y a des personnes qui sont conscientes d’envoyer dans la réalité un double comme une marionnette. 

Il arrive que la personne soit écartelée entre son identité profonde et l’image qu’elle est amenée à afficher. Même avec une souplesse prodigieuse, avec le temps, et les émotions qui l’accompagnent, il arrive que ce grand écart provoque une manière de déchirement. S’ensuit une quête de sens et de repères, un besoin d’authenticité au parfum de libération. Lorsqu’il est touché, ce point peut devenir un point de rupture, un point de non-retour. Alors, peuvent se poser les questions existentielles et, dans leur sillage, éclorent quelques réponses. Des réponses comme des déclics. Comme des élans vitaux. 

Une des pistes pour s’affranchir de ce faux-self, pour faire tomber le masque, est probablement d’être attentif à son intuition. La réponse est en vous, derrière le masque et tous les écrans de fumée.  L’intuition n’est probablement pas autre chose que la voix du cœur profond. Alors, les cartes peuvent être rebattues – et redistribuées – et les règles, réinventées. Il est alors possible que vous redeveniez maître du « je ». Ce peut être l’ère d’un grand changement, d’une révolution copernicienne, visant à assumer qui vous êtes, tout au fond. Combien de changements de cap professionnel répondent à cette loi, qui ressemble à une loi naturelle ? L’alignement intérieur peut prodiguer un souffle, comme une perfusion d’énergie et d’authenticité autorisant à sortir de ce qu’il est convenu d’appeler une zone de confort. Le chemin a quelque chose d’une aventure. Le fait qu’il permette de se sentir vivant n’est pas le plus petit de ses atouts.

Vous étiez dans votre rôle d’acteur, voire de spectateur, désormais soyez co-auteur du scénario du reste de votre vie.

Matthieu&Laetitia

Le secret du fakir ou le pouvoir de la focalisation

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Ce que l’homme a toujours su, depuis le premier matin du monde, c’est que ses pensées déterminaient en grande partie sa réalité. Il y a dans cette perspective un grand mystère. La modernité occidentale, avide de tout comprendre, porte son attention sur ce qu’elle peut expliquer. Ce qui échappe à l’entendement humain est souvent qualifié d’irrationnel. Et, ce faisant, est rejeté dans les marges. Récemment, les neurosciences, à grands coups d’expériences et d’IRM, n’a pas fait autre chose que confirmer ce que l’homme a toujours su, donc, à savoir que ses pensées colorent sa réalité. Les neurosciences nous apprennent que l’homme a en général entre 60 000 et 80 000 pensées par jour, et qu’environ 80% d’entre elles sont négatives. 

Qui cherche trouve. Vous pensez négatif, donc vous envoyez l’ordre au cerveau de détecter ce qui dans votre écosystème est négatif. Et puis, il y a tout ce qui n’est pas négatif, en soit, et que l’homme perçoit, interprète comme tel. 

Prenons le cas d’une personne ayant téléchargé, à cause d’une blessure émotionnelle, le logiciel du jugement, qui fait qu’elle se sent jugée en permanence par les autres. A ce propos, ouvrons simplement une parenthèse : celui qui a peur du jugement des autres en permanence est peut-être celui qui juge les autres en permanence. Une personne qui se sent jugée aura souvent tendance à voir dans un sourire qui lui est adressé, une pointe d’ironie à son encontre. Lorsqu’une connaissance la croise sans la voir, elle imagine qu’il y a évitement ou indifférence. Au contraire, une personne qui aura confiance en elle et en la vie, sera beaucoup plus résiliente. Une porte qui se ferme offre la délicieuse opportunité de vivre une aventure en passant par la fenêtre. 

Et le fakir dans tout ça, puisqu’il faut bien que l’article justifie son titre. Le fakir est cet homme capable de marcher sur des braises ardentes ou sur des éperons aiguisés comme des lames sans ressentir de douleur. Le fakir sait que le corps ne ressent pas la douleur. Celui qui ressent la douleur, c’est le cerveau. Le fakir sait que le cerveau humain est incapable de penser à deux choses en même temps. Quand bien même que votre cerveau tourne à 100 à l’heure, que vous avez le cerveau constamment en ébullition, que vous cherchez le bouton off et que vous ne le trouvez pas, que votre esprit dégaine mille idées à la seconde, et bien, votre cerveau n’a jamais deux idées en même temps. Elles peuvent se succéder très vite, mais elles sont incapables de s’enchevêtrer. Notre fakir est capable de marcher sur des charbons ardents car il ne ressent pas la douleur.

Quel est son secret ?

Son secret est ce que tout le monde possède ; il s’appelle le pouvoir de la focalisation. En clair, le fakir concentre toute son attention sur un point bien précis. Ce peut être la position de ses bras, une sensation kinesthésique, un point au fond de l’horizon, un souvenir ou une projection. L’intensité de sa concentration est telle que le cerveau perçoit uniquement l’objet sur lequel se focalise l’homme. Se faisant le cerveau ne reçoit pas le message que les pieds du fakir sont en contact avec une très grande source de chaleur. 

Qu’est-ce que les fakirs ont à nous apprendre ? Que se focaliser sur le beau offre toute les chances d’avoir la belle vie.

Matthieu&Laetitia

Le problème e(s)t la solution

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Qui n’a jamais rencontré de problèmes ? Qui cherche une solution ?  

Au premier regard, le problème et la solution peuvent sembler bien éloignés, comme les deux extrémités d’une droite qui tend vers l’infini. Il s’agit là d’un point de vue, pas de la vérité, en soi. D’autres points de vue envisagent, par exemple, que les extrêmes s’attirent, jusqu’à se confondre.

Pour illustrer notre propos, plongeons au cœur de la nature. Après tout, homme vient d’humus, la terre. Entre la nature végétale et la nature humaine, il n’y a peut-être qu’un pas, même si le prisme de la modernité donne à voir quelque chose d’un grand écart. 

Globalement, les plantes qui poussent sont des plantes bio-indicatrices, c’est-à-dire qu’elles expriment la nature du sol. Depuis les années 1870, est née l’expression comme un mensonge : les mauvaises herbes. L’homme qualifie une herbe de mauvaise car il n’a pas compris sa raison d’être. Il faut avoir à l’idée qu’il y a dans chaque mètre carré de sol, des milliers et des milliers de graines, appartenant à de très nombreuses espèces différentes. En fonction de la nature du sol, le génie végétal va convoquer la lever de dormance de telle ou telle plante. 

Il faut avoir à l’esprit que la nature convoque des plantes pour soigner le sol blessé, meurtri. Il y a là, l’une des plus belles expressions du génie végétal. La nature a un but : tendre, toujours plus, vers la forêt. Dans la forêt, le sol est toujours couvert, et jamais travaillé. Il n’est donc jamais blessé. A travers ce prisme, l’on comprend pourquoi la nature déploie tant d’énergie pour que s’installe la forêt.

Un lopin de terre à l’abandon évoluera nécessairement vers la forêt. Schématiquement, après l’herbe, s’installe la ronce ; et la ronce, dit-on, est le berceau du chêne. Ce qui veut dire que la nature fait éclore des plantes toujours plus grandes, toujours plus résistantes, toujours plus ligneuses, jusqu’au moment où la forêt prend possession de l’espace.  

Prenons le cas d’un jardinier qui voit son potager envahi par du liseron. Si la plante lève au détriment d’une autre, c’est que la nature la convoque pour résoudre un problème. Deux conditions incitent le liseron à germer : un sol dur comme du béton et un excès d’azote. Focalisons-nous sur ce sol, dur comme un cœur de pierre. Le liseron déploie une très longue racine dont les ramifications percent le sol. Le but est simple : ameublir la terre, recréer une porosité pour que circulent l’air et l’eau et, qu’in fine, la vie du sol reprenne son cours, reprenne son vol. Ce qui est vu comme un ennemi par le jardinier est, selon un autre point de vue, un trésor d’imagination déployé par la nature. 

Mobilisons l’esprit de ce génie végétal dans une autre nature, la nature humaine. Le problème, ce n’est pas le liseron, c’est l’épine du passé qui reste pointée quelque part dans le cœur. Le passé est perçu comme le problème et cela paraît d’autant plus problématique que le passé, par essence, est révolu. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. 

D’emblée, la blessure apparaît donc comme le problème. Pourtant, un autre regard permet d’envisager le passé douloureux d’une tout autre manière,  non plus comme une impasse, non plus comme une banderille, non plus comme un verrou, mais peut-être comme une porte entrouverte de laquelle filtre quelque chose comme de la lumière. S’ouvrir à cette hypothèse, l’accueillir comme on accueille une grâce, règle non seulement quelque chose du passé, mais permet aussi de créer un nouveau futur, un futur qui n’est plus définitivement coloré de cette encre noire qui suinte de la blessure. L’idée n’est pas d’occulter cette blessure, de la nier, mais de l’accueillir, et d’observer jusqu’à quel point elle a permis de vous construire. Il y a là quelque chose d’un mystère : une personne vit un traumatisme qui génère une émotion ; et l’émotion n’est pas autre chose qu’une énergie en mouvement. Cette énergie trace probablement les contours d’une des missions de votre vie. Comme le sol va convoquer une plante pour se soigner et tendre vers la guérison, l’âme humaine se sert de l’émotion inhérente à la blessure pour se sentir vivante.

Autrement dit, il y a un élan vital qui incite la personne blessée à s’orienter dans des directions qui vont soigner son cœur. Ainsi, l’émotion n’est pas mauvaise en soi, cela dépendant de ce que la personne en fait. Ainsi, quelqu’un ayant vécu, durant l’enfance, une vive injustice, peut avoir la vocation de défendre tout individu ayant subi un sort comparable. Autrement dit, c’est parce qu’un choc vous a vivement cabossé le cœur que vous pourrez devenir le meilleur avocat du monde. 

L’idée ici n’est pas de tendre vers un mono-déterminisme, mais d’observer que le passé oriente, dans une certaine mesure, le champ des possibles. Ainsi, un enfant qui, pour une raison ou pour une autre, a été contraint de se taire, peut devenir le plus grand ermite, ayant apprivoisé la solitude jusqu’à en faire une douce compagne, ou bien devenir le plus grand des pédagogues, tant il a développé, dans le huis-clos de son cœur, des dialogues intérieurs d’une richesse infinie.

Alors, oui, il n’est pas interdit de penser que le problème contienne les germes de la solution.

Matthieu&Laetitia

A la conquête de la confiance en soi

P1070208La confiance n’est pas nécessairement le fruit gorgé de soleil d’une enfance heureuse. Une enfance qui se situe quelque part entre les tourments et la grisaille, au cours de laquelle la confiance n’a pas été injectée à haute dose en intraveineuse, ne dessine pas nécessairement un horizon limité, rongé par l’obscurité.

La confiance, c’est un peu comme un muscle. Pour qu’elle se développe, il faut la travailler, il faut s’entrainer. Ne dit-on pas qu’il faut 21 jours pour prendre une nouvelle habitude ! Il n’y a pas de raison que la statistique ne fonctionne pas aussi pour les bonnes habitudes.

Le premier obstacle qui se dresse sur le chemin de la confiance est probablement la peur, ce verrou émotionnel qui dicte sa loi d’airain. Pour dépasser cette peur, sans doute faut-il se demander combien elle vous coûte, en termes de vie de couple, de vie familiale, de relations sociales, en termes de travail, en termes d’épanouissement. La prise de conscience est fondamentale, elle contient les germes de l’action.

En clair, et en l’occurrence en clair-obscur, le principal élément qui vous limite sur votre chemin personnel, sur votre chemin de confiance, censé vous apporter la meilleure version de vous-même, c’est la peur : peur du jugement, de l’échec, d’être déçu, de ne pas être aimé…

Pour limiter cette peur, sans doute faut-il arrêter de se comparer. Au grand jeu de la comparaison, vous n’allez pas sortir vainqueur. Quand bien même il y ait des domaines où vous êtes le meilleur du monde, il est assez peu probable que vous soyez le meilleur dans tous les domaines. La hiérarchie n’a pas toujours de sens lorsqu’on s’adresse à l’humain. L’autre est simplement différent, vous êtes simplement différent. Chacun est unique. Derrière la comparaison, se dresse souvent le jugement. Et, dans un effet de miroir, les personnes qui ont le plus peur du regard de l’autre, du jugement de l’autre, sont souvent celles qui jugent le plus. L’idée est alors assez claire. Elle consiste à prendre une nouvelle habitude de pensée, de regarder l’autre, de se regarder soi-même, de regarder le monde. C’est peut-être à cette condition que la peur diminuera. Et, dans un effet de balancier, que votre confiance augmentera.

Maintenant que la peur commence à diminuer, il est temps d’entrer dans un état émotionnel qui vous correspond, qui est ce que vous êtes, tout au fond. Il y a être et paraître. Désormais, soyez ! Pour cela, commencez par adopter une attitude physique qui vous mette en valeur, à vos propres yeux. S’aimer est une clé et un cadeau. Le corps envoie en permanence des messages au cerveau. Schématiquement, cela donne les épaules en arrière, le menton relevé, le regard franc, et le sourire comme un soleil. Très important, le sourire. Celui qui sait sourire, comme celui qui sait dire « bonjour », est maître du jeu, et du je.

Dans une approche globale de la personne, l’on conçoit que le physique est indissociable de la psychologie. Pour s’en convaincre, souriez, souriez vraiment, et dites ‘‘Je suis triste’’. Vous verrez que le sourire est plus fort que les mots. Donc optez pour une posture qui vous convient. Pour autant, l’idée n’est pas de dire que les mots ne sont pas importants. D’ailleurs, les mots, parlons-en, après tout, c’est fait pour ça. « Que vous vous dites je vais réussir ou je vais échouer, dans les deux cas, vous avez raison », disait Henry Ford. Autrement dit, il y a des grandes chances, ou de grands risques, que votre croyance se fasse prédiction, et que votre prédiction se vérifie. Ce que les neurosciences tendent à nous démontrer, c’est que les mots sont comme des ordres envoyés au cerveau. L’un des secrets des gens heureux, c’est que les mots qu’ils s’adressent sont enthousiasmants, leur donne envie d’être et de vivre.

Dans le prolongement des mots, il y a les images. Le cerveau fait assez peu la différence entre le réel et l’imaginaire. Par conséquent, imaginer une réussite, se focaliser sur un scénario positif tendent à créer les conditions du succès. Il y a dans cette approche quelque chose du mystère qui enveloppe, comme un papier cadeau, la loi d’attraction. Vous serez daccord avec nous pour dire qu’entre la personne qui envisage l’inconnu comme une menace – qu’est ce qui va encore me tomber sur le coin du museau ? – et la personne qui conçoit le futur comme une ouverture à la grâce – qu’est ce que je vais apprendre aujourd’hui ? –, il y a une légère différence. Ne dit-on pas qu’un battement d’ailes peut être à l’origine de la plus grande des tempêtes ?

Pour se faire une idée un petit peu plus précise de l’importance de l’anticipation, quoi de mieux qu’un exemple concret ?! Plongeons-nous dans la finale de Roland-Garros 1988. Plus exactement dans la nuit qui précède la finale, la nuit du samedi au dimanche. On demande à Henri Leconte de préparer deux discours, en vue du lendemain. Pourquoi deux discours ? L’un en cas de victoire, l’autre, en cas de défaite.

Sa finale debute bien. Dans le premier set, il mène 5-4, service à suivre. Le gaucher sert donc pour le set. Et là, soudainement, sans préavis, revient comme un boomerang la formulation de son discours de perdant, et aussi la projection de la défaite. Le souvenir du discours génère une peur, la peur de l’échec. Résultat : le Nordiste perd 7-5, 6-2, 6-1. Autrement dit, la pensée négative opère une véritable fracture. Avant qu’elle ne s’invite dans son esprit, il gagne 5 jeux et en perd 4 et, après son irruption, il perd 15 jeux et en gagne 3.

En formulant le discours du perdant, le joueur anticipe donc sa défaite, et ainsi créer les conditions de l’échec. Et échec, il y aura. En l’occurrence, ce sera échec et Mats (Wilander).

Une solution, pour gagner le match de la confiance, est donc de visualiser un résultat positif, tout en vivant déjà la belle émotion qui y est associée. Il est même possible d’écrire le scénario souhaité, la belle histoire que vous désirez vivre. Il y a dans l’écrit un engagement souvent plus profond que les paroles. Les unes s’envolent pendant que les autres restent.

Ecrire l’histoire. Avant que l’histoire ne s’écrive.

Matthieu&Laetitia

Comment se libérer de la tristesse ?

En soi, une émotion n’est ni négative, ni positive. Par exemple, la colère est un merveilleux moteur pour faire de grandes et belles choses, que ce soit sportif de haut niveau, avocat ou fondateur d’une association humanitaire.

Le terme même d’émotion contient un mouvement, qui est une manière d’élan vital. En ce sens, ressentir des émotions, c’est être humain ; les émotions font parties de la nature humaine, y compris la tristesse. La rejeter, et donc blinder son cœur, reviendrait donc à perdre en humanité, et à gagner en froideur.

Le but n’est pas de nier ses émotions, mais de les affronter ou, pour mieux dire, de vivre avec, en vue de les dépasser, et de les sublimer.

Sans doute convient-il aussi de comprendre les ressorts de la tristesse. Classiquement, elle révèle qu’on a perdu quelqu’un ou quelque chose d’important (être cher, travail, environnement de vie, …), ou alors qu’on manque, ou qu’on a manqué, de quelque chose de vital (bienveillance ou reconnaissance parentale, par exemple).

En clair, un choc affectif a impacté notre cœur jusqu’à provoquer une déchirure. Il n’est pas rare, qu’inconsciemment, cette plaie sécrète des pensées négatives, dont l’une des conséquences est d’alimenter cette blessure.

Pour essayer de saisir les rouages de ce cercle vicieux, référons-nous au système réticulé-activateur. Il s’apparente à un logiciel filtrant les informations qui remontent à la surface de la conscience. Autrement dit, une personne a tendance à retenir prioritairement, et parfois uniquement, les éléments qui renforcent sa croyance. Prenons le cas d’une personne dont la faille originelle a été causé par un sentiment d’abandon, tranchant comme une lame. Le risque est donc que sa conscience ne capte que les informations alimentant le moulin de sa croyance. Au coin d’une rue, cette personne croise une connaissance qui ne peut s’attarder avec elle, pour telle ou telle raison, et, hop, se déploie le mécanisme comme un ressort : « Une nouvelle fois, je suis abandonné ». Ce qui tend, assez naturellement, à renforcer la tristesse. Dans la même journée, il y a certainement eu aussi des rayons lumineux et des mains tendues, mais y a-t-on été attentif ?

Connaître et accepter sa blessure, sans la juger, est déjà une manière de la soulager, même si le cheminement ne se fait pas nécessairement en un clin d’œil.

Il vous faut donc saisir la manière dont votre égo et votre sensibilité réagissent face à cette blessure. Quelles sont les pensées, les émotions et les comportements générés ? La plupart du temps, on réagit de manière automatique, en suivant souvent un réflexe qui s’enracine dans notre blessure. Ce réflexe a eu aussi sa part de lumière, il vous a protégé et permis de survivre. Cependant, aujourd’hui, puisque vous avez évolué, est peut-être venu le moment d’observer votre vision de l’existence, aussi lucidement que possible. Et, si vous désirez apporter des ajustements, entendre par là des améliorations, vous avez la liberté de vous engager sur le chemin du renouveau, qui implique un profond travail sur soi.

Avant d’emprunter ce chemin, il est souvent opportun de commencer à se libérer de ce vieux fond de tristesse qui sommeille en nous. Oui, mais comment faire ? Risquons-nous à émettre quelques suggestions.

Prendre ou reprendre contact avec son enfant intérieur et engager un dialogue aussi paisible que possible. Soyez à l’écoute des souvenirs qui remontent lors de ce tête-à-tête avec votre conscience. Si vos yeux commencent à piquer, c’est peut-être que s’amorce un mouvement de libération. Une larme qui sort, emporte souvent avec elle un peu de tourment.

Une autre piste, pour exprimer sa tristesse, est de trouver son canal artistique de prédilection. Ce peut être la peinture, la musique ou l’écriture, par exemple.

Prenons le cas des grands romanciers. Souvent, l’encrier dans lequel ils trempent leur plume est empli de tristesse, qui n’est pas autre chose que l’émotion qui jaillit de leur blessure intérieure. Mais, pour que la libération soit effective – ce qui ne veut pas dire totale –, les mots couchés sur le papier ne suffisent pas, la plupart du temps. Encore faut-il qu’ils soient en phase avec vos valeurs fondamentales. Si vous êtes particulièrement sensible au beau et animé par une quête d’idéal, il faudra que le fond et la forme soient au diapason. Alors vous serez heureux du résultat, donc satisfait de vous. Donc, non seulement vous vous libérez d’une partie de votre tristesse, en la plaçant notamment dans certains personnages, mais, bien davantage, vous la rendez significative. Elle vous permet d’écrire, ce qui est sans doute une manière de créer un monde dans lequel vous puissiez vivre. Alors, vous pourrez peut-être être emporté par un mouvement qui vous dépasse, qui a quelque chose d’un tourbillon et d’une harmonie.

Et l’écriture, qui est souvent un acte intensément solitaire, peut aussi être lue, ensuite, et donc partagée. Ce qui peut accroître, pour certains, le sens de la démarche.

A chacun de trouver son terrain d’expression. Son terrain de jeu. Son terrain de « je ».

Matthieu&Laetitia

Le piège du triangle de Karpman. Partie 3 : comment en sortir ?

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Ce triangle a des portes – d’entrée – et des fenêtres – de sortie. Il a même des volets, voici le troisième.

Comme tout piège, celui du triangle de Karpman peut refermer sur nous ses mâchoires d’acier, et nous emprisonner. Mais, comme de toute prison, il est possible de s’évader.

Pour cela, encore faut-il ne pas être totalement naïf, pas totalement Candide. Cela nécessite d’avoir identifié que nos interlocuteurs, ainsi que nous-même, jouons l’un des trois rôles suivants : persécuteur, victime ou sauveur. L’interêt d’une telle démarche est simple : l’on ne peut changer que ce dont nous avons conscience. Ensuite, il convient d’identifier les bénéfices secondaires de notre posture. Outre le réflexe pavlovien qui peut conduire à endosser tel ou tel rôle, comme on s’empare d’un masque – réflexe dont on peut penser que le ressort est enraciné, souvent de manière inconsciente, dans une blessure existentielle –, outre ce reflexe, donc, la propension humaine à entrer dans le triangle traduit des intérêts.

Schématiquement, une victime attire souvent à elle de la pitié. De fait, elle devient un centre d’attention, ce qui peut combler une dette de reconnaissance, par exemple. Le sauveur, quand à lui, peut se voir auréolé du prestige de l’homme bienveillant, serviable, qui a le cœur sur la main. Enfin, il n’est pas impossible que le persécuteur bénéficie de l’image d’un homme doté d’une vive force de caractère.

Mais, n’oublions pas que ce triangle est qualifié de dramatique, et que ce jeu psychologique pollue non seulement les relations sociales, mais également la vision que nous avons de nous-même. Classiquement, une posture équilibrée, où l’on est en phase avec ses aspirations profondes, éloigne de ce triangle. Etre en harmonie avec soi-même, ne plus dépendre du regard des autres, est une formidable occasion de sortir du jeu psychologique, même si ce jeu, avec certaines personnes, s’éternisent depuis plusieurs années, ou depuis toujours.

Si je bouge, si j’évolue, mes interlocuteurs évolueront aussi, presque immanquablement. Et, la personne qui est la plus facile à faire évoluer, c’est encore soi-même. La réponse, donc, est en vous. Avant d’être une formule banalisée, c’est une réalité fondamentale.

Une piste pour tendre vers cet équilibre réside probablement dans notre capacité à identifier que les bénéfices secondaires évoqués plus haut, sont souvent liés à une quête de reconnaissance. Si tel est le cas, peut-être vaut-il mieux, avant toute chose, essayer de soigner cette blessure intérieure, et si personnelle. Pour dire les choses autrement, l’idée serait d’abord de faire un travail sur soi-même – pour avoir une alimentation de confiance branchée sur un courant continu –, et non d’aller uniquement chercher dans des relations sociales – réelles ou virtuelles -, une perfusion de reconnaissance, qui a tous les risques d’être aussi insuffisante qu’éphémère. Un peu comme un sparadrap qu’on poserait sur une jambe de bois. Se rapprocher de la plaie encore vive est probablement plus « confrontant », mais aussi plus constructif. Vouloir se construire en essayant d’être pleinement soi est un moteur puissant pour se libérer du triangle.

Ensuite, il convient donc d’identifier des objectifs supérieurs, c’est-à-dire plus profonds, plus constructifs, que les bénéfices secondaires qui tendent à maintenir la personne dans un mécanisme aux allures de cercle vicieux.

Chacun des 3 rôles permet d’expérimenter quelque chose d’un frisson, d’une ivresse, d’un vertige, d’une fascination. Etre dans le triangle dramatique, c’est énergivore, mais cela permet aussi, parallèlement, de se nourrir de l’énergie – qui s’apparente souvent à de l’électricité – qui circule.

Par exemple, imaginer qu’un grand bonheur est possible, et que ce grand bonheur est beaucoup plus grand que les bénéfices secondaires, peut dessiner un cap et un horizon. Et ce grand bonheur requiert de la force et du courage pour être atteint. Et, la plénitude, l’épanouissement, sont des fruits qui murissent au soleil de l’alignement intérieur. Donc  être soi-même, le plus profondément possible, éloigne d’un rôle à jouer, et par conséquent du triangle dramatique.

Si cette quête, qui a quelque chose d’un idéal – ce qui ne veut pas dire qu’elle est inatteignable –, est une manière de se reconnecter à son cœur profond, alors elle contient toute l’énergie de l’univers. Et, avec toute l’énergie de l’univers, on peut faire beaucoup de choses, même sortir d’un triangle. Et même sortir par la grande porte, celle qui donne sur le lever du soleil.

Matthieu&Laëtitia

Le piège du triangle de Karpman. Partie 2 : comment éviter d’y entrer ?

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Le triangle de Karpman dessine un piège souvent insidieux. Il est un gouffre en même temps qu’une manière de vertige. Comme évoqué en première partie, il n’est pas rare qu’il aimante et oriente les relations sociales.

De par la dérégulation qu’il provoque, ce triangle a quelque chose d’un venin qui empoisonne la communication avec autrui. D’où l’intérêt crucial de ne pas y entrer et, si un côté du triangle nous a hameçonné, d’en sortir au plus vite et, surtout, au mieux. Au mieux signifie en se préservant et en ne blessant pas les autres, ou le moins possible.

Comment se prémunir, donc, d’entrer dans ce piège, comme la mouche doit se méfier de la toile d’araignée, presque invisible, elle aussi ?

Un premier élément réside dans la prise de conscience que le triangle dramatique existe, et qu’il mérite ce qualificatif car, d’ordinaire, les acteurs n’en sortent pas indemnes.

Dans le prolongement de cette prise de conscience, il convient de connaître notre porte d’entrée privilégiée, ainsi que celle des membres de notre entourage. Détecter précocement ces mécanismes, sentir que le triangle commence à se structurer, sont des conditions essentielles pour ne pas pénétrer dans le piège. Symboliquement, peut alors apparaître devant vous le panneau, triangulaire lui aussi, qui alerte d’un danger et invite à s’en protéger.

  • Si vous avez tendance à endosser le rôle de victime : veillez à être responsable de votre vie, à éviter de vous plaindre, à être proactif pour ne pas succomber à la tentation qu’un tiers, sur son beau cheval blanc, viennent vous sauver.
  • Si vous êtes un sauveur dans l’âme : ayez à l’esprit que sauver quelqu’un n’est pas nécessairement lui rendre service. Pensez, par exemple, à l’adage : « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson ».
  • Si vous avez des élans persécuteurs : c’est un peu l’histoire de la poutre et de la paille, ou celle du miroir. Prenez conscience que votre attitude colérique ne renseigne pas uniquement sur la personne qui reçoit vos foudres, mais aussi sur la personne qui lancent les éclairs…

Prenons un cas concret. A un ou une collègue dont vous connaissez la tendance à se victimiser – « Ah, les voisins ont encore fait du bruit jusqu’à pas d’heure ! Du coup j’ai encore mal dormi » –, il peut être dangereux de lui demander comment elle va.

Lui dire : « Bonjour Annie, tu es rayonnante ce matin / ces couleurs te vont bien / elle est super, ta jupe !  » avec enthousiasme et sincérité, en la regardant bien droit dans les yeux, peut être un comportement adapté. L’idée est de ne pas créer les conditions pour que votre interlocuteur puisse employer un vocabulaire négatif mais, au contraire, d’essayer d’enclencher une dynamique positive.

En outre, l’ambiguïté est un terreau fertile dans lequel peut s’enraciner la spirale infernale du triangle dramatique. Dès lors, il convient de clarifier sa position et ses propos avec bienveillance, et de demander à ses interlocuteurs d’en faire autant. “Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde”, pour reprendre les mots d’Albert Camus.

Sourire, avoir du recul, impulser, d’emblée, une atmosphère positive – ce qui ne veut pas dire chercher à sauver le monde et ses habitants ! –, ou savoir dire non – ce qui ne veut pas dire blesser son interlocuteur – , semblent être autant d’antidotes permettant d’éviter de tomber dans le piège de ce jeu psychologique.

Et puis, il y a tellement d’autres jeux plus ludiques…

Matthieu&Laetitia

 

Eloge de la sobriété

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L’une des caractéristiques de la modernité est l’émergence de la société de consommation. D’aucuns parlent même, aujourd’hui, de société de surconsommation. Si le bonheur profond résidait dans le toujours plus, en l’occurrence, le toujours plus de biens matériels et non de relations humaines authentiques, les cas de burnout ou de dépression ne seraient pas généralisés à ce point. A cet égard, souvenons-nous que la France est, par tête d’habitant, le premier pays au monde consommateur d’anxiolytiques. La source du vrai bonheur serait donc ailleurs, ailleurs que dans l’orgie de biens matériels. L’idée, ici, n’est en aucun cas de prétendre que la modernité n’a pas engendré, aussi, son lot de bienfaits, mais plutôt de souligner combien de réalités ancestrales sont balayées par le vent du modernisme et que, parmi ces réalités, certaines sont sources d’épanouissement pour l’âme humaine. Parmi ces réalités, citons la sobriété, valeur mise en lumière par tant de philosophes, de Sénèque à Pierre Rabhi. Ce dernier rapporte une fable ayant pour décor un village africain.

Le village est posé comme un joyau au cœur du Sahel. Niché dans cette immensité minérale, le village est agonisant, en passe d’être terrassé par la sécheresse et la famine. La faune, la flore et la fertilité du sol sont particulièrement menacées. Pourtant, dans cet océan de sable, de pierres et de difficultés, l’homme et la nature résistent, s’évertuant à continuer de vivre, malgré tout. Il peut y avoir de la clarté dans certains combats. Malgré une forme d’impuissance, le cœur des habitants n’est pas dépourvu de force, ni de joie. Dans l’ensemble, malgré les épreuves, les récoltes demeurent suffisantes.

Un soir, un groupe de jeunes paysans se presse en direction de la case du sage du village. Il est aussi beau qu’il est vieux. Il se nourrit de silence et de songes. Pour lui, le temps est éternité, à la fois cyclique et immobile. Ces hôtes l’informent que la récolte a été particulièrement bonne cette année. Le vieillard s’enthousiasme devant la générosité de la Terre et du Ciel. Les jeunes paysans poursuivent en lui apprenant que la parcelle enrichie avec la poudre des Occidentaux a permis d’obtenir un rendement deux fois supérieur aux autres terres. Les cultivateurs s’étonnent du peu d’enthousiasme manifesté par le sage. Après un long temps de silence, il dit que ce nouvel engrais semble être validé par Dieu, puisqu’il est bénéfique pour la terre, et donc pour les hommes. Il rapporte un autre avantage. Si les récoltes deviennent si abondantes, il sera possible de diminuer le nombre des parcelles cultivées, peut-être même de moitié, et donc de diminuer la peine des travailleurs. Il conclue ainsi : « Et si nos besoins sont outrepassés, n’oublions pas ceux qui ne parviennent pas à les satisfaire, car Dieu donne pour que nous donnions ».

La réponse du vieux sage a la simplicité des grandes leçons de vie.

Le vieillard est-il enfermé dans ses traditions qui lui feraient avoir peur du progrès ? Arrêtons-nous un instant sur ce terme de progrès. Est-il nécessairement une saine amélioration, ou peut-il être aussi une avancée, fusse-t-elle dans un mur, dans le vide ou dans une impasse ? Le transhumanisme, on en parle ? Non, pas tout de suite !

La modernité, donc, nous offre un florilège de techniques à l’efficacité redoutable. Mais si l’homme ne maîtrise pas ces techniques, ces techniques, à terme, ne risquent-elles pas de maîtriser l’homme ? D’autres se sont posés la question avant nous, et cela depuis très longtemps.

Succomber aux charmes enivrants de la productivité, n’est-ce pas aussi une quête de l’égo, et en l’occurrence de l’égo blessé, griffé ? Autrement dit, cette quête aurait ses explications, elle n’est pas le fruit du hasard. Est-ce l’homme, en soi, qui a besoin de toujours plus, ou est-ce un mécanisme développé par l’homme moderne ? L’une des caractéristiques de ce dernier ? Trouver dans ce qu’il fait, dans ce qu’il produit, dans ce qu’il rapporte, une façon d’exister en même temps qu’une preuve de sa valeur. « Je produis, donc je suis », pourrait être une sorte de credo des temps présents.

Revenir à des relations plus sincères, à une vie plus authentique, moins coupée de la nature, par exemple, est peut-être un chemin pour échapper aux griffes acérées de la fatalité, et se reconnecter à son cœur profond. Ainsi, un homme peut sans doute considérer que c’est son humanité même qui lui confère toute la valeur du monde. Cela ne lui interdit pas de produire, bien sûr, mais avec davantage de hauteur et de recul, pour son épanouissement et celui des siens, et non pour exister aux yeux du monde. En somme, cela revient à choisir ce que l’on produit, et pour qui, et pourquoi, avec donc davantage de liberté et moins de contraintes exercées par l’extérieur.

Etre libre, c’est aussi savoir dire non. Dans le cadre des paysans africains, dire oui aux engrais qui font exploser les rendements, c’est ouvrir la porte à la loi du marché, et donc à l’hyperconcurrence. La performance a un coût, celui des apports chimiques et du pétrole, entre autres. Ceux qui s’engagent dans cette arène-là ne sont pas certains d’en sortir vainqueurs. Il est des engrenages qui peuvent faire passer une population de la pauvreté à la misère.

Dans les temps très anciens, il n’y avait pas ou peu d’argent, ni sécurité sociale, ni assurance, ni retraite. Mais il y avait autre chose : la gratuité, l’échange et l’insondable puissance du lien social. L’idéal n’était peut-être pas atteint, mais il n’y avait pas, ou si peu, de déprime et de solitude.

Le discours du vieux sage ne relève pas uniquement de la beauté poétique des fables d’antan, il est peut-être encore drôlement d’actualité. Pour cela, sans doute faut-il dépasser la seule logique matérialiste, pour accéder à cette sorte de subtilité intuitive que contient le bon sens paysan.

L’abondance de biens matériels ne remplit pas nécessairement une vie humaine ; ici, remplir de vide n’est pas exactement remplir. La plénitude se marie très bien avec la sobriété. Le toujours plus ne rime pas nécessairement avec le toujours mieux. Pour ne donner qu’un seul exemple, les rendements de légumes explosent désormais, mais leur valeur nutritive n’a peut-être jamais été aussi faible. Se nourrir de vide est-ce encore se nourrir ? Et, ici, la nourriture n’est pas uniquement celle contenue dans nos assiettes.

Il n’est pas interdit de penser que la tempérance, sorte d’antidote à l’accoutumance, soit un délicieux moyen pour continuer, et continuer encore, à s’émerveiller des cadeaux que la vie peut nous offrir.

Si d’aucuns assurent qu’il n’y a jamais eu autant de profils atypiques, c’est peut-être aussi, dans une certaine mesure, parce que l’homme n’a jamais été autant dépossédé d’une partie de lui-même. D’où l’impérieuse sensation d’écartèlement qui peut déchirer le cœur de certains, sensation née du décalage entre les besoins profonds de l’homme et ce que la réalité propose, ou impose. D’où le recours a tout un tas de palliatifs et la tentation de fuite dans le virtuel. Ce besoin d’évasion ne renseigne pas uniquement sur l’homme moderne, mais aussi sur le monde qui l’entoure. Etymologiquement, homme vient d’humus, qui signifie la terre

Et puis, expérimenter la sobriété, qui est une manière de vivre de peu, est probablement l’un des chemins pour se concentrer sur l’essenCiel…

Matthieu&Laetitia