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Au préalable, convoquons une précaution oratoire, ou plutôt scripturale. Les sémiologues – et les adeptes du marketing, entres autres – le savent bien, les mots emprisonnent une réalité, et orientent la perception de l’auditeur. Les expressions « bas de gamme » et « entrée de gamme » désignent scrupuleusement la même réalité et pourtant, elles n’auront pas le même impact sur l’esprit de celui qui les entend. Il en est de même, par exemple, du mot « licenciement » qui tend à être remplacé par « ajustement de personnel ». L’expression, sensée adoucir l’épreuve vécue, souligne le pouvoir des mots.

Dans le même esprit, le terme « rêve » possède, lui aussi, plusieurs facettes, dont les antipodes sont la chimère enrichie d’utopie, d’un côté, et, de l’autre, l’idéal à incarner. Ici, on entend par rêve, ce qui vous anime tout au fond, ce que le temps et les blessures n’ont pas réussi à détruire, quelque chose de l’ordre de la vocation ou de la mission de vie. Par rêve, on entend donc ce qui vous emporte, ce qui vous entraîne, ce qui vous stimule, ce qui vous passionne, tout ce qui fait battre votre cœur un peu plus fort. Hegel ne disait-il pas : « Rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion » !?

A contrario, nous n’entendons pas l’illusion chimérique, cette fabrication de l’esprit qui relève de l’auto-sabotage, et qui, par essence, crée les conditions de l’échec. Pour faire simple : l’objectif-rêve est perçu comme inatteignable, et l’impossibilité légitime le non-engagement, de manière consciente ou inconsciente.

Revenons au rêve, au sens de ce qui renseigne sur ce pour quoi vous êtes faits. Ce rêve a beau être palpitant, enthousiasmant, il n’est, pour autant, pas toujours simple à suivre, ce qui est peut-être une autre manière de dire qu’il n’est pas toujours simple de suivre son intuition. A cela, il existe nombre de raisons. Il y a souvent le besoin de conformité au regard social, à faire non pas ce pour quoi on est fait, mais ce que l’autre attend de nous. Quelque chose de l’ordre de la sécurité est alors probablement en jeu. Et puis, il peut y avoir quantité de petites voix qui crient, en nous, à gorges déployées, ou alors qui murmurent, comme si elles nous confiaient un secret. Ces voix peuvent nous demander, ou nous sommer, d’être des « personnes sérieuses », pour reprendre la formule qu’Antoine de Saint Exupéry met dans la bouche du Petit Prince. Qui dit sérieux dit sécurité, souvent, mais aussi, probablement, dans bien des cas, ennui et lassitude.

Sécurité, le mot est lâché. Peut-être fait-il un bruit de fracas ? Au nom de ma sécurité, suis-je prêt à renoncer à mon épanouissement, à mon bonheur, à ce pourquoi je suis fait ? Le bonheur implique un chemin, avec sa part d’inconnu mêlée de risque.

Là encore, les mots, et les nuances qu’ils peuvent suggérer, sont importants. Ainsi, prendre des risques, n’induit pas nécessairement de prendre des risques démesurés. D’ailleurs, pour faire écho à notre préambule, peut-être que le mot « risque » est, dans une certaine mesure, une vue de l’esprit en même temps qu’un élément rhétorique.

En effet, la perception d’un risque n’induit pas obligatoirement une menace réelle. Il n’est pas interdit de penser que fabriquer, parfois inconsciemment, un risque, est un moyen redoutablement efficace pour justifier une inaction et un maintien dans ce qu’il est convenu d’appeler une « zone de confort ». A bien y regarder, cette zone n’a parfois de confort, que le nom.

Un autre point de vue peut suggérer que prendre des risques, au bon sens du terme, c’est aussi une manière de se sentir vivant, d’avancer sur un chemin significatif tant il est relié à un projet porteur.

La question est alors : Pourquoi certaines personnes, animées de vifs élans intérieurs, sont-elles incapables de leur donner vie ? La réponse, comme souvent, se situe probablement, en grande partie, au niveau émotionnel.

Les neurosciences nous apprennent que, schématiquement, un comportement humain est dû, à 95%, au ressenti émotionnel. Par effet de vases communicants, le cortex cérébral influerait donc seulement sur 5%. Il y a dans cet affrontement entre la logique et l’émotion un combat bien souvent inégal, quelque chose d’un cornac essayant de dompter un troupeau d’éléphants.

Autrement dit, dans certains cas, le cerveau humain est une formidable machine pour empêcher d’agir. Il peut distiller des phrases ressemblant à celles-ci : « Contente-toi de ce que tu as », « Ce que tu as, c’est déjà très bien », « Regarde les autres, tout le monde n’a pas ta chance », « Ce que tu as, c’est peut-être peu, du moins pas autant que ce que tu espères, mais peut-être que tu espères trop. Et puis ce que tu as, tu l’as vraiment, tu le possèdes, c’est concret. Ce que tu n’as pas encore, ce à quoi tu aspires, soyons fou, parlons de ce dont tu rêves, peut-être que tu ne l’atteindras jamais ». En clair, « le jeu n’en vaut peut-être pas la chandelle ». A ce propos, le cerveau entend mal la négation. Pour s’en convaincre, vous qui lisez ces lignes, ne pensez pas à un ours polaire déambulant en short fuchsia sur une plage de sable fin.

Le cerveau, donc, entend assez mal la négation, et parfois aussi les nuances. Donc la phrase, in fine, peut insidieusement se transformer : « Le jeu n’en vaut pas la chandelle, c’est sûr. Comment ai-je pu y croire ? ».

Derrière ce dialogue intérieur, qui n’est pas une fatalité, il y a probablement quelque chose ressemblant à un manque de confiance, en soi et dans la vie. Si la personne avait davantage confiance en elle, si elle avait davantage sa sécurité à l’intérieur, quel regard porterait-elle sur ses grands rêves ? Il n’est pas interdit de penser que ses grands rêves ne soient plus perçus comme des illusions aussi chimériques qu’évanescentes, mais comme des enthousiasmes spontanés reflétant quelque chose d’une mission de vie.

Pour embrasser ce changement de paradigme, cette révolution copernicienne, sans doute faut-il, parfois, identifier quelques verrous intérieurs et délier quelques nœuds émotionnels. C’est peut-être à ce prix que le rêve sera appréhendé comme un projet concret fixant un cap et ouvrant le champ des possibles.

Il y a dans les rêves, dans ce qui vous anime tout au fond, dans ce qui fait vibrer votre cœur profond, une énergie aussi belle qu’inépuisable. Se dressera peut-être sur vos chemins des obstacles, mais peut-être auriez-vous alors toute l’énergie du monde pour les dépasser. Justement parce que ce chemin n’a pas été tracer par quelqu’un d’autre, mais par vous, et pour vous.

Nous pourrions multiplier, jusqu’à l’excès, les exemples donnant à penser qu’il y a dans la poursuite d’un grand objectif, que d’aucuns nommeront rêve, l’un des ressorts majeurs alimentant les eaux de la résilience. Limitons-nous à deux. Walt Dysney a été remercié du journal dans lequel il travaillait, pour manque de créativité. Charles Aznavour, à ses débuts, s’est entendu répéter : « Tu n’as ni le physique, ni la voix pour faire carrière ». Croire en ses rêves profonds est une merveilleuse façon de déjouer les pronostics. « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », écrivait joliment Mark Twain.

« Fait ce qui te plaît et tu ne travailleras pas un jour de ta vie », disait Confucius, qui ne disait peut-être pas que des bêtises. « Travail », ici, est à entendre au sens de « tripalium », cet instrument de torture utilisé par les Romains pour punir les esclaves rebelles.

En clair et en couleurs, le rêve sécrète une énergie vitale donnant force et courage. A l’aune de cette référence, si suivre la piste de ses rêves est quelque chose qui risque de nous rendre plus heureux, alors, oui, il n’y a peut-être pas plus rationnel que nos rêves.

Matthieu&Laetitia

De l’utilité des rêves. Qui a-t-il, au fond, de plus rationnel que le rêve ?

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