Eloge de la sobriété

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L’une des caractéristiques de la modernité est l’émergence de la société de consommation. D’aucuns parlent même, aujourd’hui, de société de surconsommation. Si le bonheur profond résidait dans le toujours plus, en l’occurrence, le toujours plus de biens matériels et non de relations humaines authentiques, les cas de burnout ou de dépression ne seraient pas généralisés à ce point. A cet égard, souvenons-nous que la France est, par tête d’habitant, le premier pays au monde consommateur d’anxiolytiques. La source du vrai bonheur serait donc ailleurs, ailleurs que dans l’orgie de biens matériels. L’idée, ici, n’est en aucun cas de prétendre que la modernité n’a pas engendré, aussi, son lot de bienfaits, mais plutôt de souligner combien de réalités ancestrales sont balayées par le vent du modernisme et que, parmi ces réalités, certaines sont sources d’épanouissement pour l’âme humaine. Parmi ces réalités, citons la sobriété, valeur mise en lumière par tant de philosophes, de Sénèque à Pierre Rabhi. Ce dernier rapporte une fable ayant pour décor un village africain.

Le village est posé comme un joyau au cœur du Sahel. Niché dans cette immensité minérale, le village est agonisant, en passe d’être terrassé par la sécheresse et la famine. La faune, la flore et la fertilité du sol sont particulièrement menacées. Pourtant, dans cet océan de sable, de pierres et de difficultés, l’homme et la nature résistent, s’évertuant à continuer de vivre, malgré tout. Il peut y avoir de la clarté dans certains combats. Malgré une forme d’impuissance, le cœur des habitants n’est pas dépourvu de force, ni de joie. Dans l’ensemble, malgré les épreuves, les récoltes demeurent suffisantes.

Un soir, un groupe de jeunes paysans se presse en direction de la case du sage du village. Il est aussi beau qu’il est vieux. Il se nourrit de silence et de songes. Pour lui, le temps est éternité, à la fois cyclique et immobile. Ces hôtes l’informent que la récolte a été particulièrement bonne cette année. Le vieillard s’enthousiasme devant la générosité de la Terre et du Ciel. Les jeunes paysans poursuivent en lui apprenant que la parcelle enrichie avec la poudre des Occidentaux a permis d’obtenir un rendement deux fois supérieur aux autres terres. Les cultivateurs s’étonnent du peu d’enthousiasme manifesté par le sage. Après un long temps de silence, il dit que ce nouvel engrais semble être validé par Dieu, puisqu’il est bénéfique pour la terre, et donc pour les hommes. Il rapporte un autre avantage. Si les récoltes deviennent si abondantes, il sera possible de diminuer le nombre des parcelles cultivées, peut-être même de moitié, et donc de diminuer la peine des travailleurs. Il conclue ainsi : « Et si nos besoins sont outrepassés, n’oublions pas ceux qui ne parviennent pas à les satisfaire, car Dieu donne pour que nous donnions ».

La réponse du vieux sage a la simplicité des grandes leçons de vie.

Le vieillard est-il enfermé dans ses traditions qui lui feraient avoir peur du progrès ? Arrêtons-nous un instant sur ce terme de progrès. Est-il nécessairement une saine amélioration, ou peut-il être aussi une avancée, fusse-t-elle dans un mur, dans le vide ou dans une impasse ? Le transhumanisme, on en parle ? Non, pas tout de suite !

La modernité, donc, nous offre un florilège de techniques à l’efficacité redoutable. Mais si l’homme ne maîtrise pas ces techniques, ces techniques, à terme, ne risquent-elles pas de maîtriser l’homme ? D’autres se sont posés la question avant nous, et cela depuis très longtemps.

Succomber aux charmes enivrants de la productivité, n’est-ce pas aussi une quête de l’égo, et en l’occurrence de l’égo blessé, griffé ? Autrement dit, cette quête aurait ses explications, elle n’est pas le fruit du hasard. Est-ce l’homme, en soi, qui a besoin de toujours plus, ou est-ce un mécanisme développé par l’homme moderne ? L’une des caractéristiques de ce dernier ? Trouver dans ce qu’il fait, dans ce qu’il produit, dans ce qu’il rapporte, une façon d’exister en même temps qu’une preuve de sa valeur. « Je produis, donc je suis », pourrait être une sorte de credo des temps présents.

Revenir à des relations plus sincères, à une vie plus authentique, moins coupée de la nature, par exemple, est peut-être un chemin pour échapper aux griffes acérées de la fatalité, et se reconnecter à son cœur profond. Ainsi, un homme peut sans doute considérer que c’est son humanité même qui lui confère toute la valeur du monde. Cela ne lui interdit pas de produire, bien sûr, mais avec davantage de hauteur et de recul, pour son épanouissement et celui des siens, et non pour exister aux yeux du monde. En somme, cela revient à choisir ce que l’on produit, et pour qui, et pourquoi, avec donc davantage de liberté et moins de contraintes exercées par l’extérieur.

Etre libre, c’est aussi savoir dire non. Dans le cadre des paysans africains, dire oui aux engrais qui font exploser les rendements, c’est ouvrir la porte à la loi du marché, et donc à l’hyperconcurrence. La performance a un coût, celui des apports chimiques et du pétrole, entre autres. Ceux qui s’engagent dans cette arène-là ne sont pas certains d’en sortir vainqueurs. Il est des engrenages qui peuvent faire passer une population de la pauvreté à la misère.

Dans les temps très anciens, il n’y avait pas ou peu d’argent, ni sécurité sociale, ni assurance, ni retraite. Mais il y avait autre chose : la gratuité, l’échange et l’insondable puissance du lien social. L’idéal n’était peut-être pas atteint, mais il n’y avait pas, ou si peu, de déprime et de solitude.

Le discours du vieux sage ne relève pas uniquement de la beauté poétique des fables d’antan, il est peut-être encore drôlement d’actualité. Pour cela, sans doute faut-il dépasser la seule logique matérialiste, pour accéder à cette sorte de subtilité intuitive que contient le bon sens paysan.

L’abondance de biens matériels ne remplit pas nécessairement une vie humaine ; ici, remplir de vide n’est pas exactement remplir. La plénitude se marie très bien avec la sobriété. Le toujours plus ne rime pas nécessairement avec le toujours mieux. Pour ne donner qu’un seul exemple, les rendements de légumes explosent désormais, mais leur valeur nutritive n’a peut-être jamais été aussi faible. Se nourrir de vide est-ce encore se nourrir ? Et, ici, la nourriture n’est pas uniquement celle contenue dans nos assiettes.

Il n’est pas interdit de penser que la tempérance, sorte d’antidote à l’accoutumance, soit un délicieux moyen pour continuer, et continuer encore, à s’émerveiller des cadeaux que la vie peut nous offrir.

Si d’aucuns assurent qu’il n’y a jamais eu autant de profils atypiques, c’est peut-être aussi, dans une certaine mesure, parce que l’homme n’a jamais été autant dépossédé d’une partie de lui-même. D’où l’impérieuse sensation d’écartèlement qui peut déchirer le cœur de certains, sensation née du décalage entre les besoins profonds de l’homme et ce que la réalité propose, ou impose. D’où le recours a tout un tas de palliatifs et la tentation de fuite dans le virtuel. Ce besoin d’évasion ne renseigne pas uniquement sur l’homme moderne, mais aussi sur le monde qui l’entoure. Etymologiquement, homme vient d’humus, qui signifie la terre

Et puis, expérimenter la sobriété, qui est une manière de vivre de peu, est probablement l’un des chemins pour se concentrer sur l’essenCiel…

Matthieu&Laetitia

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